Comment la musique nous transforme

La musique est un moyen de comprendre le monde et de le mettre en projet. Elle en est une traduction sensible : sonore à l’évidence, certes, mais également temporelle et spatiale, car elle possède la maîtrise du temps et sait s’agencer en géographie, comme en architecture. La musique est aussi capable d’aborder le monde en termes de mouvements – rapidité, lenteur, direction, arrêt, marche, saut... – et de matières – texture, poids, couleur...

« Quand vous écoutez, vous faites quelque chose. Et quand on fait quelque chose, ça a toujours des conséquences, bonnes ou mauvaises. » Peter Szendy, Prêter l’oreille (2017)

Dans le même temps, la musique nous parle de nous, elle nous permet de nous comprendre devant elle, nous plaçant face au miroir de nos relations sociales et de nos systèmes politiques. Elle est en effet jouée par des individus et des groupes structurés suivant différentes modalités d’organisation, depuis la liberté sans bride d’une improvisation jusqu’à la stricte lecture d’une partition sous la baguette d’un(e) chef(fe) d’orchestre ; depuis la parfaite égalité horizontale des rapports entre musiciens jusqu’à la soumission totale des parties d’accompagnement à un soliste qui brille au-dessus de la mêlée. La musique invite l’auditeur à participer volontairement à ce jeu collectif, de manière plus ou moins consciente et plus ou moins active. La première porte d’entrée en est avant tout l’oreille. La musique propose un jeu dans lequel l’écoutant est également acteur. On ne s’en est jamais autant rendu compte que lorsque nous étions totalement privés de ce jeu collectif, lors de la dernière crise sanitaire, condamnés à des échanges artificiels en streaming derrière des écrans d’ordinateur. La musique a quelque chose d’un rituel magique, qui requiert pour une bonne part la présence physique, une cérémonie considérablement amputée de sa signification lors de sa diffusion par internet ou par le biais d’un enregistrement.

« À l'origine de toute connaissance, nous rencontrons la curiosité ! Elle est une condition essentielle du progrès. » Alexandra David-Néel, Voyage et aventure de l'esprit (1994)

En prenant en charge un laps de temps donné au cœur de nos vies, qu’elle va à loisir découper, étirer, densifier, alléger, habiter de gestes divers, rendre tactile et habiller d’intenses émotions variées et subjectives, la musique nous offre l’éternité d’un instant éphémère – qui peut devenir inoubliable, voire être ressuscité – et nous fait entrevoir l’immortalité. Elle est capable de faire remonter les souvenirs les plus lointains ancrés en nous, comme de construire en direct un temps inexploré, de nouveaux jalons mémoriels, surgis d’un présent en train de s’écrire. Pour qui accepte d’ouvrir grand ses oreilles et de se laisser surprendre, la musique offre des expériences fabuleuses et inédites. Elle a la faculté d’ouvrir l’esprit, de faire vaciller des convictions profondes, de provoquer des explosions émotionnelles, et de fédérer les groupes humains.

« [...] en descendant, le matin, dans la cour, brusquement je compris que c'était le printemps. Une brise délicieuse comme une eau tiédie coulait par-dessus le mur ; une pluie silencieuse avait mouillé la nuit les feuilles des pivoines ; la terre remuée du jardin avait un goût puissant, et j'entendais dans l'arbre voisin de la fenêtre, un oiseau qui essayait d'apprendre la musique… » Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes (1913)

Réapprendre la musique, c’est-à-dire renégocier les modalités de la triple action composer-jouer-écouter, ce petit miracle qui nous semble si naturel, mais qui reste en tout point extraordinaire, c’est ce qu’une Biennale des « Musiques Exploratoires », saluant l’arrivée du printemps, se doit de susciter et d’accompagner. Tout dans ses propositions ouvre vers ces voies, et la B!ME nous offre de prendre le temps de vivre ces expériences. La création, tout d’abord, est omniprésente d’un bout à l’autre de la programmation, permettant aux auditeurs de découvrir des œuvres et des spectacles totalement inédits : dès le premier week-end d’ouverture (11-12 mars) avec l’opéra Cosmos de Fernando Fiszbein, d’après le roman de Witold Gombrowicz ; puis avec les pièces de Francesco Filidei et de Marc Monnet par l’Ensemble Orchestral Contemporain, associés à une partition plus ancienne d’Ivan Fedele ; ainsi qu’avec une œuvre de la compositrice franco-iranienne Farnaz Modarresifar par l’Ensemble Court-circuit, en clôture d’un programme tout entier consacré aux continuums musicaux, comportant par ailleurs des compositions de Francesca Verunelli, Beat Furrer et Jean-Luc Hervé, immersion et suspension temporelle garanties !

« A chaque note, dit Colin, je fais correspondre un alcool, une liqueur ou un aromate. La pédale forte correspond à l’œuf battu et la pédale faible à la glace. Pour l’eau de Seltz, il faut un trille dans le registre aigu. Les quantités sont en raison directe de la durée : à la quadruple croche équivaut le seizième d’unité, à la noire l’unité, à la ronde le quadruple unité. Lorsque l’on joue un air lent, un système de registre est mis en action, de façon que la dose ne soit pas augmentée – ce qui donnerait un cocktail trop abondant – mais la teneur en alcool. Et, suivant la durée de l’air, on peut, si l’on veut, faire varier la valeur de l’unité, la réduisant, par exemple au centième, pour pouvoir obtenir une boisson tenant compte de toutes les harmonies au moyen d’un réglage latéral. » Boris Vian, L’Écume des jours (1947)

S’ensuivent des créations interdisciplinaires et transversales, dont GRAME se fait une spécialité, avec la chorégraphie de Soa Ratsifandrihana pour Dead trees give no shelter de la compagnie HowNow de Florentin Ginot, sur la musique dark ambient du norvégien Helge Sten (week-end des 19-20 mars) ; ou avec Nous serons toujours là, intriguant concert littéraire et culinaire qui confronte la cuisine du chef Sugio Yamaguchi, les textes de Ryoko Sekiguchi sur les pianos sonorisés joués par Trami Nguyen et Laurent Durupt (24-26 mars). Ces projets inédits se poursuivent jusqu’au dernier week-end, avec la création française du très énergique The Smell of Blue Electricity de Vittorio Montalti, pour percussion et live électronique (26-28 mars). Ils émaillent l’intégralité de ces deux riches semaines de la B!ME : création française de Syncretismus Hypothesi de la très punk Jennifer Walshe avec Mario de Vega, par l’ensemble ]h[iatus, livrant une version scénique du chaotique zapping internet généralisé, source d’inspiration importante de la compositrice ; rencontre entre les instruments incroyables des Québécois Totem Contemporain et l’Ensemble Cairn sur les compositions de Samuel Sighicelli, Émilie Girard-Charest, Michael Edwards et Jasper Nordin ; ou entre les grands improvisateurs Eve Risser et Guilhem Meier et l’Ensemble Op.cit.
La musique est un lieu de convergences, un art social par excellence. La B!ME propose également d’autres rencontres transdisciplinaires : entre arts plastiques, danse et musique pour le spectacle Devenir imperceptible de Clément Vercelletto ; ou dans une relation entre la performance en direct du plasticien Hicham Barada et celle du musicien Laurent Durupt, intense moment de poésie sonore et visuelle de Présence. Elle ouvre ses portes à des créateurs touche-à-tout, comme l’artiste numérique sonore et visuel Ryoji Ikeda, ici dans une œuvre entièrement dédiée à des percussions singulières : télégraphes électriques, métronomes, livres, balles et ballons, papier, crayons et règles graduées (Music for percussions II). Daniel Zea s’associe quant à lui aux musiciens de l’Ensemble L’Imaginaire pour The Love Letters? et Toxic Box, deux spectacles reposant sur des logiciels de reconnaissance faciale, où la technologie est remise en question, dénoncée pour tous ses dangers et ses abus.

Art du temps, la musique fait prendre conscience à l’auditeur de sa propre histoire personnelle, du temps qui passe, tout en restant radicalement inscrite dans le présent et dans l’éphémère de la performance, qui est son essence même. La musique est capable également d’établir des passerelles temporelles entre les siècles. La B!ME plonge ainsi dans l’histoire des musiques de création, avec le programme de l’Orchestre national de Lyon qui établit des liens entre des œuvres phares de Jean-Sébastien Bach et les propositions d’Olga Neuwirth, Lara Morciano (pour une création, Riji) et Iannis Xenakis (26-27 mars). Au cours de ce concert, ces architectures musicales seront intimement ressenties par les auditeurs, jusqu’à l’expérience fascinante de Terretektorh de Xenakis, où l’orchestre se produit au milieu du public. Ce même week-end, l’Ensemble intercontemporain propose un regard sur une histoire plus récente, avec un programme entièrement tourné vers Gérard Grisey (1946-1998). Avec trois œuvres écrites dans les dernières années de sa vie, Stèle, Vortex Temporum et Quatre chants pour franchir le seuil, l’occasion est donnée au public de vivre au plus près l’expérience de son immense modernité, sa faculté à faire pénétrer au cœur d’effets de timbres totalement inouïs, toujours aussi fascinants près de trente ans plus tard. C’est encore l’histoire des musiques du XXe siècle dans leur rapport aux nombres et aux mathématiques que propose À l’Ombre des nombres, avec Martine Altenburger et Lê Quan Ninh, un spectacle destiné au jeune public, qui arpente avec une installation visuelle les œuvres de John Cage, Georges Aperghis, Tom Johnson ou Iannis Xenakis, tout en commandant une nouvelle œuvre au compositeur Théo Mérigeau. À l’évidence, il est bon de profiter de ces deux semaines d’expérimentation sonore en tout genre, qui ne peuvent laisser personne indifférent, ni même indemne. Et B!ME ! C’est bien fait...

Guillaume Kosmicki